Je
suis informé comme tout le monde que l'Union européenne comme l'ensemble de la
communauté internationale veut aider le Burundi à régler les problèmes posés
par les échéances politiques 2015. L'ambassadeur Stephane De Loecker,
représentant de l'Union européenne a récemment appuyé son discours sur cette
volonté, qu'il faut saluer.
Dans
un but de bonne compréhension, il faut aussi lire, comme tout le monde les
informations confidentielles qui circulent sur la toile, celles par exemple,
qui sont parues sur le web site www.nyabusorongo.org le 25 juillet 2012.
Et pour cause : pour ce qui concerne
l'ambassadeur De Loecker (belge de son Etat), mais représentant au Burundi une
institution communautaire de la vieille Europe (notamment coloniale), ce site à
qui l'on prête des tropismes pro-gouvernementaux et pro-CNDD-FDD, le parti
présidentiel, a publié à cette date une news aux allures secrètes et
sulfureuses, qui vont jusqu'à heurter la sphère privée.
L'auteur prête à ce diplomate des
attitudes hostiles à la politique nationale de réconciliation, comparant en
particulier ses choix à ceux de cette ancienne représentante de Human Rights
Watch à Bujumbura, qui fut expulsée à cause de ses liens présumés avec des
opposants politiques.
Ces pics ne sont pas nouveaux entre
Bujumbura et certains membres de la communauté internationale. Ceux qui
connaissent les dossiers doivent d'ailleurs savoir que rares sont les
internationaux de premier plan à l'ONU surtout qui sont sortis par la grande
porte après leur mission au Burundi. Même la très puissante Carlyn McAskie, qui
fut la cheffe d'une mission onusienne de plus de 5000 hommes dans les années
2004-2005 n'a pas fait long feu comme on devait s'y attendre. Son successeur
Mahmoud Youssef non plus, malgré les excellentes prestations que celui-ci a
réalisées à la du "Projet Cadres de dialogue" dont je parle souvent ici.
Deux autres représentants UN ont préféré partir en douce, avant l'arrivée de
l'actuel Onanga.
Mais c'est surtout les lendemains
électoraux de 2010 qui ont fâché. Cette fois-là, la communauté internationale
(appelons-la comme cela) a laissé faire, préférant le profil bas habituel en
diplomatie lorsqu'un Etat agite la "Raison d'Etat" pour expulser des
diplomates, comme c'est fréquent dans le Rwanda voisin. La présence de nos soldats en Somalie aura
été d'ailleurs un déterminant sensible qui fut brandi pour faire taire les voix
discordantes, en dépit du drame politique que nous avons traversé durant les
deux dernières années.
Fin octobre dernier, lors de la table
ronde des aides extérieures, se trouvant dans leurs petits souliers, les
délégués des principaux partenaires du Burundi sont venus à Genève déclarer que
ne pas aider le Burundi ce serait une
erreur, que tout le monde paierait cher.
Là, ils avaient vraiment raison. Mais
c'est malheureusement long et difficile
à expliquer en peu de mots ici. D'une part, je ne suis pas sûr que les plus
zélés de notre classe politique ont compris le message, qui a une profondeur de
style géostratégique. d'autre part, il faut savoir que les analystes avisés des
chancelleries qui nous observent n'ont que faire des turbulences ethno-corporatistes
ou des court-circuitages qui agitent la plupart des cercles qui s'opposent au
pouvoir de Nkurunziza. Tout tient compte du fait que Bujumbura est avec Kigali
et Bukavu le triangle clé qui est à la fois la porte et le verrou d'une solution
en RD Congo et qui explique pourquoi Laurent Nkunda, avant Bosco Ntaganda, tous
deux considérés comme les bourreaux de première heure se trouvant dans le
collimateur de la CPI se sont résignés à la capitulation. En attendant que
leurs maîtres, ceux qui leur ont sous-traité la guerre se décident à se calmer
à leur tour.
Bujumbura assise sur des lingots d'or à
l'insu de ses élites
En effet, vous devriez savoir que la
géopolitique régionale, qui est en vogue dans tous les thinks tanks militaires,
savent la vérité têtue suivante : tant que le front sud de la guerre dans le
Kivu congolais reste stable et impénétrable par les troupes envahissantes de
nos guerres d'octobre, aucune force ne peut prétendre dicter sa loi aux
Congolais, malgré la faiblesse de leur arsenal stratégique. C'est pourquoi
Bujumbura devient une des pièces maîtresses de la dynamique régionale et les
décideurs avisés le savent.
Est-ce un hasard que la nouvelle Envoyée
spéciale de Ban Ki-Moon s'installera à Bujumbura, là où trône déjà le siège de
la Conférence internationale des pays de la Région des Grands Lacs, issue des
tractations diplomatiques les plus internationales, les plus longues aussi et
les plus couteuses de l'après guerre froide en Afrique? *
Bref, si mes compatriotes pouvaient m'écouter
aujourd'hui, je leur conseillerais d'apprendre à gérer ces lingots d'or sur
lesquels le pays est assis, à leur insu. Ils devraient cesser leurs chicanes
stériles et de se battre ensemble pour un enjeu plus visionnaire : Bujumbura
peut consolider sa position géographique en devenant une capitale que je
considère comme une sorte de "Genève africaine".
Au bord d'un lac Tanganyika
pré-positionné comme un cordon ombilical au sein d'une région
ethnographiquement imbriquée, cette ville est la seule, de par son histoire et
ses progrès uniques dans la région à pouvoir proposer un plan de médiation pour
les peuples de cet Afrique ex-Belge. Et tant que nous n'avons pas une élite qui
a cette ambition les ratés vont toujours se répéter, jusqu'au jour où le brouillard
qui empêche les uns comme les autres de voir les horizons se sera dissipé.
Il est dès lors peu de dire que
l'ambassadeur De Loecker et son Union européenne, malgré leurs bonnes
intentions potentielles, doivent savoir qu'ils marchent sur des oeufs, dans un
contexte fumeux tant que cette méconnaissance des enjeux n'est pas gérée.
Le jour où on le voudra, le CIRID, qui
modestement mais avec détermination s'estime armé pour aider à comprendre et à
réconcilier les esprits sur ce point, offrira ses bons offices.
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* Lire pour mieux comprendre : Déo
Hakizimana. La géopolitique de l'Afrique des Grands Lacs à l'aube de l'an 2000.
Genèse et suites probables. Mémoire de 3ème cycle, Paris, 1999. 340
pages. Nous proposons un cycle de stages, conférences et séminaires qui aident
à comprendre cet aspect particulier de la géostratégie régionale. Infos : pfpc@cirid.ch,
tél. +41 79 534 3711

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